Les cliniques d’infirmières praticiennes : un “beau risque”

Au cours de la semaine dernière, la clinique SABSA (une clinique de soins de proximité, tenue par une infirmière praticienne spécialisée et luttant pour sa survie) a reçu un appui inattendu de l’Institut Économique de Montréal (IEDM)[1]. Évidemment, un tel appui peut grandement aider à la cause et également soutenir le développement d’une pratique infirmière (spécialisée en soins de première ligne) plus autonome. Par contre, il me semble que ce texte participe à l’instrumentalisation du débat et à notre aveuglement collectif à l’égard des (beaux) risques que pose le développement de ces cliniques.

Ce que je reproche au débat actuel, c’est avant tout de limiter la question à la présence de ces cliniques sur le territoire québécois sans questionner la place que cette dernière peuvent occuper au sein du système de santé. Comment seront-elles financées ? Quelle est la place du modèle coopératif au sein d’un système de santé reconnu pour son universalité ? En quoi leur diffusion est-elle susceptible de modifier en profondeur le rapport que nous, citoyens, entretenons à l’égard du financement de nos soins et services de santé ?

L’IEDM semble avoir bien compris cet enjeu et cela devient particulièrement évident lorsqu’en guise de conclusion, le communiqué termine en se positionnant “au-delà du clivage” entre le public et le privé. L’argumentaire développé est strictement centré sur l’intérêt du patient et propose une libéralisation des modèles de soins et de service, notamment ceux tenus par des IPS-PL.

De ce que j’en comprends, c’est que l’intérêt du patient est ici employé en tant que dispositif de légitimation de “l’approche libéralisée”. Je ne crois pas qu’un tel modèle, appelons plutôt ça de la privatisation, puisse s’avérer une solution intéressante à long terme pour les personnes qui – au-delà de leurs choix – n’ont tout simplement pas les moyeux de décider de leur fournisseur de soin. Concrètement, on ne peut pas vraiment être contre une approche centrée sur le patient (qui pourrait bien répondre par la négative à une telle nécessité?). Cela ne justifie en rien la privatisation des soins et des services de première ligne et il s’agit d’un amalgame à mon avis assez douteux. Si certains groupes d’intérêt ont la prétention de parler pour le “patient”, j’aimerais au contraire que ces mêmes patients se lèvent, qu’ils se fassent entendre et qu’un dialogue honnête puisse avoir cours dans l’espace public.

À propos de la place que peuvent occuper les infirmières dans ces cliniques « nouveau genre », je reste assez convaincu de deux choses, qui ne me semblent pas nécessairement incompatibles avec leur mise en place. Premièrement, que la justice sociale constitue un fondement de la profession et que notre d’adhésion à tout projet de privatisation des soins de santé est susceptible d’en provoquer son rejet pur et simple. C’est par ailleurs la question de l’accès aux soins de santé qui a provoqué l’émergence de la pratique avancée dans plusieurs pays. Deuxièmement, que l’État ne doit pas se servir du personnel infirmier afin de justifier son désengagement au sein de services qui ont une vocation de gratuité et d’universalité.

Le risque (important) pour notre profession est de voir nos membres s’engager aveuglément au sein d’un débat favorisant l’émergence de clinique complètement désengagés du financement public de nos soins et service de santé. Si ces modèles sont pertinents, ils doivent avant tout profiter aux usagers visant diverses formes de situations de vulnérabilité ou de marginalisation. Cela signifie de repenser complètement les structures de notre système, dont notre approche médico-centrique. Les infirmières et infirmiers québécois doivent conséquemment s’engager avec prudence dans ce débat et posséder une connaissance adéquate de la vocation et de la responsabilité sociale de leur profession. Il est à mon avis tout à fait possible de réfléchir à un modèle public de clinique infirmière qui, tout en maintenant ses liens de collaboration avec les médecins, puisse répondre à la volonté de plusieurs infirmières d’acquérir une plus grande autonomie professionnelle.

En attendant que d’autres voix puisse se faire entendre afin d’apporter un nouvel éclairage à ce débat, j’essaie avant tout de parler pour ma profession et pour ce qui à mon avis, me semble servir l’intérêt commun par l’intermédiaire de son pouvoir d’action. Je parle également à titre de patient potentiel et éventuel, vieillissement obligé, qui observe une forte tendance au démantèlement de l’État.

Anonyme

[1] Voir leur communiqué de presse: http://www.iedm.org/fr/59844-cliniques-d-infirmieres-praticiennes-l-entetement-bureaucratique-du-ministre-barrette

 

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